L’ALTALENA : L’INCROYABLE HISTOIRE FRANÇAISE DERRIÈRE L’UN DES DRAMES FONDATEURS D’ISRAËL
Tout le monde ou presque connaît l’image de l’Altalena en flammes devant Tel-Aviv en juin 1948. Beaucoup moins connue est l’histoire qui précède : celle d’un navire parti de France avec des centaines de nouveaux immigrants, dont des rescapés de la Shoah, et une importante cargaison d’armes obtenue avec l’aide du gouvernement français. Au cœur de cette histoire apparaît un personnage inattendu : Georges Bidault, ministre français des Affaires étrangères.
Le 22 juin 1948, à quelques centaines de mètres de la plage de Tel-Aviv, un navire brûle.
Israël n’a que cinq semaines d’existence.
À bord de l’Altalena se trouvent des hommes de l’Irgoun, des immigrants récemment arrivés d’Europe et une importante cargaison d’armes. Sur la terre ferme, les soldats de la toute nouvelle armée israélienne ont reçu l’ordre de s’opposer au débarquement de ces armes.
L’affrontement fera des morts et laissera une blessure durable dans l’histoire politique israélienne.
L’épisode est généralement raconté comme le premier grand affrontement entre l’autorité de David Ben Gourion et l’Irgoun de Menahem Begin.
Mais avant d’être une affaire israélienne, l’Altalena fut aussi une étonnante affaire française.
UN BATEAU POUR L’IRGOUN
L’Altalena était à l’origine un bâtiment américain de la Seconde Guerre mondiale, le LST-138.
Acquis en 1947 par des représentants de l’Irgoun, il reçoit un nom hautement symbolique : Altalena, l’un des noms de plume de Vladimir Jabotinsky, fondateur du mouvement sioniste révisionniste dont l’Irgoun était l’un des héritiers.
Au début de 1948, le navire traverse l’Atlantique et rejoint l’Europe.
L’objectif est double : transporter des combattants et immigrants vers le futur État juif et surtout acheminer des armes dont les forces juives ont désespérément besoin.
La guerre est déjà engagée en Palestine mandataire et, après la proclamation de l’État d’Israël le 14 mai 1948, les armées arabes voisines entrent dans le conflit.
C’est à ce moment que la France entre véritablement dans l’histoire.
À PARIS, L’IRGOUN CHERCHE DES ARMES
Les représentants européens de l’Irgoun cherchent alors partout du matériel militaire.
Ils disposent notamment de réseaux à Paris et établissent des contacts avec des responsables français.
Et ces contacts vont remonter très haut.
Jusqu’au ministre français des Affaires étrangères lui-même : Georges Bidault.
L’affaire resta longtemps entourée de zones d’ombre. Mais l’ouverture ultérieure d’archives françaises, notamment des papiers personnels de Bidault et d’un dossier militaire consacré à l’Altalena, a permis à l’historien Meir Zamir de reconstituer une partie de cette histoire.
Ses recherches montrent que Bidault fut personnellement au centre de la décision française de fournir des armes à l’Irgoun.
L’opération reçut même, dans les documents militaires français, un nom étonnamment explicite :
« Opération Bid », en référence à Bidault.
DES ARMES FRANÇAISES À PORT-DE-BOUC
Nous sommes au début du mois de juin 1948.
L’Altalena attend à Port-de-Bouc, près de Marseille.
Des armes provenant des stocks français sont mises à la disposition des responsables de l’Irgoun. Les archives militaires françaises étudiées par Zamir montrent que la décision de livraison fut prise au plus haut niveau et exécutée dans le plus grand secret.
Des milliers de fusils, des centaines de mitrailleuses, des millions de cartouches et d’autres équipements militaires sont chargés.
Nous ne sommes donc plus simplement dans le cadre d’un trafic clandestin organisé par quelques militants.
Une partie essentielle de la cargaison de l’Altalena provient des stocks français et sa remise à l’Irgoun a été autorisée par les autorités françaises.
Une enquête ultérieure du ministère français de la Défense conclura d’ailleurs que l’opération avait été décidée pour des raisons de politique étrangère et qu’elle avait un caractère suffisamment secret pour que certaines procédures administratives normales soient contournées.
MAIS POURQUOI LA FRANCE ARMAIT-ELLE L’IRGOUN ?
C’est probablement la question la plus fascinante.
L’État d’Israël existe depuis le 14 mai.
David Ben Gourion dirige son gouvernement provisoire.
Alors pourquoi la France fournit-elle secrètement des armes non pas au gouvernement israélien, mais à l’Irgoun, organisation dirigée par Menahem Begin ?
Pendant longtemps, plusieurs explications ont circulé.
La rivalité entre la France et la Grande-Bretagne au Proche-Orient en est une.
La France sort de la guerre avec une influence considérablement affaiblie dans la région. Ses relations avec Londres ont notamment été profondément tendues lors des crises de Syrie et du Liban. Georges Bidault lui-même avait été directement confronté à cette rivalité franco-britannique au Levant dès 1945.
Mais les archives étudiées par Meir Zamir permettent d’aller plus loin.
Et au cœur de l’explication apparaît une ville :
Jérusalem.
JÉRUSALEM, AU CŒUR DE L’OPÉRATION ?
En 1948, la France conserve d’importants intérêts historiques, diplomatiques et religieux à Jérusalem.
Georges Bidault est lui-même un catholique pratiquant, sensible au devenir des institutions chrétiennes et françaises en Terre sainte.
Les représentants de l’Irgoun avaient compris cette préoccupation et donné des assurances concernant la protection des lieux saints chrétiens et des institutions françaises.
Mais il existe également une dimension géopolitique.
La France observe avec inquiétude l’action du roi Abdallah de Transjordanie et de sa Légion arabe, dont les liens avec la Grande-Bretagne sont particulièrement étroits.
Selon la thèse développée par Zamir à partir des archives françaises, la décision de Bidault de fournir des armes à l’Irgoun visait notamment à faire obstacle aux ambitions du roi Abdallah sur Jérusalem et, indirectement, à l’influence britannique dans la région.
L’Altalena devient alors beaucoup plus qu’une querelle entre Ben Gourion et Begin.
Le bateau se retrouve au croisement des rivalités françaises, britanniques, jordaniennes et israéliennes pour l’avenir du Proche-Orient.
QUI ÉTAIT GEORGES BIDAULT ?
Le personnage mérite qu’on s’y arrête.
Georges Bidault n’est pas un ministre ordinaire.
Ancien résistant, successeur de Jean Moulin à la présidence du Conseil national de la Résistance, il est l’une des grandes personnalités politiques françaises de l’après-guerre.
Il devient ministre des Affaires étrangères après la Libération et occupera presque continuellement la direction du Quai d’Orsay jusqu’en juillet 1948.
Il appartient donc à cette génération de responsables français qui sortent directement de la Résistance et découvrent progressivement toute l’ampleur de la catastrophe européenne et de l’extermination des Juifs.
Peut-on en déduire que la Shoah a personnellement influencé sa décision d’aider les forces juives en Palestine ?
La question mérite d’être posée, mais les documents dont nous disposons ne permettent pas de l’affirmer.
Les archives montrent beaucoup plus clairement ses préoccupations concernant Jérusalem, les intérêts français et chrétiens dans la ville et la rivalité avec la Grande-Bretagne.
Il faut également éviter de transformer Bidault en militant sioniste.
Son attitude envers le mouvement sioniste et le nouvel État d’Israël fut beaucoup plus complexe, parfois hésitante. Il avait notamment tardé à soutenir clairement le vote français en faveur du partage de la Palestine et la diplomatie française resta prudente concernant la reconnaissance du nouvel État.
C’est précisément ce qui rend l’affaire encore plus étonnante :
cet homme prudent à l’égard du sionisme institutionnel prend pourtant la décision de fournir secrètement une importante quantité d’armes à l’Irgoun.
DES RESCAPÉS DE LA SHOAH À BORD
L’histoire de l’Altalena possède une autre dimension particulièrement émouvante.
Le bateau ne transporte pas seulement des armes.
Il transporte également plusieurs centaines de nouveaux immigrants, dont des survivants de la Shoah.
Une dépêche datée du 14 juin 1948 rapporte que l’Altalena avait quitté Port-de-Bouc avec environ 800 immigrants juifs à destination d’Israël.
Parmi eux se trouve un adolescent de 16 ans qui deviendra plusieurs décennies plus tard l’un des historiens les plus importants de la Shoah :
Saul Friedländer.
Né à Prague en 1932, caché en France pendant la guerre et seul survivant de sa famille proche après la déportation et l’assassinat de ses parents, Friedländer rejoint après la guerre un mouvement lié à l’Irgoun.
Après la proclamation de l’État d’Israël, il quitte son école parisienne et embarque clandestinement sur l’Altalena pour rejoindre le nouvel État.
L’image est saisissante.
Trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, des survivants juifs quittent l’Europe depuis un port français, à bord d’un navire chargé d’armes françaises, pour rejoindre un État juif vieux de quelques semaines.
Ils ne savent évidemment pas encore qu’en arrivant, ils vont se retrouver au cœur de l’un des affrontements fratricides les plus douloureux de l’histoire israélienne.
LE 11 JUIN 1948 : L’ALTALENA QUITTE LA FRANCE
Le navire appareille de Port-de-Bouc en juin 1948.
Des photographies conservées aujourd’hui dans les archives de l’Institut Jabotinsky montrent encore le chargement de l’Altalena sur le quai de Port-de-Bouc le 10 juin 1948, juste avant son départ.
À son bord : les immigrants, des combattants et une énorme quantité d’armes.
Mais pendant que le bateau traverse la Méditerranée, la situation politique et militaire change très rapidement.
Une première trêve vient d’entrer en vigueur dans la guerre israélo-arabe.
Et surtout, un problème fondamental se pose à l’intérieur même du nouvel État.
UNE ARMÉE OU PLUSIEURS ARMÉES ?
Avant la création d’Israël, plusieurs organisations armées juives coexistent.
Mais un État ne peut durablement fonctionner avec plusieurs armées indépendantes.
Le gouvernement de Ben Gourion entreprend donc de les intégrer dans une force militaire nationale unique : Tsahal, créée officiellement à la fin du mois de mai.
L’Irgoun a accepté le principe de son intégration.
Mais l’Altalena arrive avec ses propres armes.
À qui doivent-elles appartenir ?
À l’Irgoun ?
À ses unités, notamment celles combattant à Jérusalem ?
Ou à l’armée israélienne et donc à l’État ?
Derrière la question des caisses de fusils se trouve en réalité une question beaucoup plus fondamentale :
qui détient désormais l’autorité souveraine et le monopole de la force armée en Israël ?
DE KFAR VITKIN À TEL-AVIV
Une partie des passagers débarque à Kfar Vitkin.
Les négociations sur le sort des armes tournent mal.
Des affrontements éclatent entre membres de l’Irgoun et soldats de Tsahal.
L’Altalena reprend alors la mer et descend vers Tel-Aviv, où se trouvent notamment Menahem Begin et plusieurs de ses hommes.
Le 22 juin, le bateau se trouve devant la plage.
Ben Gourion considère que l’autorité du nouvel État est directement défiée.
L’ordre est donné de faire cesser la résistance.
Des tirs d’artillerie atteignent finalement l’Altalena.
Le navire prend feu.
Des hommes sautent à l’eau tandis que des munitions explosent à bord.
Des photographies prises ce jour-là montrent la population de Tel-Aviv observant depuis la plage et les immeubles l’Altalena en flammes. Les archives de l’Institut Jabotinsky datent ces images du 22 juin 1948.
Israël vient à peine de naître et se trouve au bord d’un affrontement fratricide beaucoup plus grave.
BEGIN REFUSE LA GUERRE CIVILE
C’est aussi l’un des moments qui marqueront durablement l’image politique de Menahem Begin.
Malgré les morts et la colère de ses hommes, Begin leur demande de ne pas répondre d’une manière qui pourrait déclencher une guerre civile générale.
Cette décision deviendra un élément central du récit historique de l’Irgoun et de la droite israélienne.
Pour Ben Gourion, à l’inverse, l’épisode démontrait qu’aucune organisation, quels que soient son passé et ses mérites dans le combat pour l’indépendance, ne pouvait conserver une armée autonome face au nouvel État.
Ces deux lectures de l’Altalena continuent encore aujourd’hui d’alimenter les débats historiques et politiques israéliens.
ET LA FRANCE DANS TOUT CELA ?
À Paris, la destruction du navire place évidemment les responsables français dans une situation particulièrement embarrassante.
Une opération secrète française vient de se terminer par la destruction, par l’armée israélienne elle-même, du bateau auquel les armes avaient été destinées.
L’affaire provoque des tensions avec le gouvernement israélien.
Les documents étudiés par Zamir montrent même que, seulement deux jours après la destruction de l’Altalena, Bidault recommande au chef du gouvernement français un embargo sur les armes au Moyen-Orient et l’interdiction d’utiliser le territoire français pour leur transit.
Mais les intérêts des deux pays finiront rapidement par reprendre le dessus.
Quelques années plus tard, la coopération entre la France et Israël deviendra d’ailleurs extrêmement étroite.
UNE HISTOIRE ISRAÉLIENNE… QUI COMMENCE EN FRANCE
Aujourd’hui encore, lorsque l’on prononce le nom Altalena en Israël, il évoque immédiatement Ben Gourion, Begin et les images du bateau en flammes devant Tel-Aviv.
Mais regarder l’histoire depuis la France permet d’en découvrir une tout autre dimension.
Avant Tel-Aviv, il y eut Paris.
Avant la plage israélienne, il y eut Port-de-Bouc.
Avant les tirs entre Israéliens, il y eut des négociations secrètes avec le gouvernement français.
Et derrière les milliers de fusils transportés par l’Altalena apparaît un homme auquel on pense rarement lorsqu’on raconte cet épisode :
Georges Bidault.
Résistant, ministre français des Affaires étrangères, catholique attaché aux intérêts français en Terre sainte, acteur de la rivalité avec la Grande-Bretagne au Proche-Orient, il fut l’un des protagonistes méconnus de cette histoire.
Et derrière lui se profile encore une fois Jérusalem.
C’est peut-être finalement ce qui rend cet épisode si fascinant pour nous aujourd’hui.
L’Altalena n’est pas seulement l’histoire d’un bateau.
C’est une histoire de survivants de la Shoah quittant l’Europe, d’armes françaises, de diplomatie secrète, de rivalité franco-britannique, de Begin et de Ben Gourion, de la naissance d’une armée nationale et de la lutte pour Jérusalem.
Une histoire israélienne dont un chapitre essentiel s’est écrit en France.
SOURCES ET DOCUMENTATION
Cet article s’appuie notamment sur Naissance d’Israël, ouvrage préfacé par Joseph Kessel, réunissant des récits et articles de journalistes consacrés à la naissance de l’État d’Israël, ainsi que sur les recherches plus récentes de l’historien Meir Zamir, auteur de l’étude “Bid” for Altalena: France’s Covert Action in the 1948 War in Palestine, publiée en 2010 dans Middle Eastern Studies et fondée notamment sur les archives françaises et les papiers de Georges Bidault.
Ont également été consultés des documents et archives historiques relatifs au départ de l’Altalena depuis Port-de-Bouc et aux passagers du navire.
Crédits photographiques : Collection Chesnik, 37/47 — Archives de Tsahal et du ministère israélien de la Défense ; David Gurfinkel ; Dmitry Schmelev.
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