Avec l’aide de Dieu, le 12 ‘Hechvan 5784
(Note de Jerusalem-info : vendredi 27 octobre 2023, soit vingt jours après le 7 octobre.)
Binyamin, mon cher fils,
Cela fait longtemps que nous n’avons pas parlé. Te souviens-tu de notre dernière conversation ? C’était avant Souccot. Je t’avais dit que j’étais fier de toi, parce qu’à chaque instant, tu engageais ton corps, ta vie même, pour défendre nos frères, les enfants d’Israël. Et tu m’avais répondu, avec ta concision habituelle : « Je sais ! » Ce sont les derniers mots que j’ai entendus de toi. Je ne l’entendais pas de cette manière, mais toi, apparemment, oui.
Un de tes amis m’a raconté que, ce matin-là, tu revenais de douze heures d’embuscade. Dès que ton commandant t’a proposé de l’accompagner, tu as bondi et tu as été le premier prêt à partir. Tu es un héros, vraiment. Quel courage ! D’autres hésitaient : ils avaient tout de même entendu que la situation tournait au chaos… Mais toi, non. Avant de partir pour Kfar Aza, tu lui as dit que tu n’avais pas peur pour toi, que tu voulais seulement éviter de faire souffrir ta famille.
Oh, Binyamin… Il m’est difficile de te donner tort : oui, ta famille souffre terriblement. Je ressens ces mots : « Mon cœur est comme mort au-dedans de moi. » Comme un trou dans le cœur. C’est difficile, Binyamin.
Tu sais, Maïmonide dit, dans les Lois des rois, que lorsqu’on part à la guerre, il faut savoir que « c’est pour l’unicité de Dieu que l’on combat. On doit mettre sa vie en jeu, ne pas craindre ni avoir peur, ne penser ni à sa femme ni à ses enfants, mais effacer leur souvenir de son cœur et écarter toute autre préoccupation pour se consacrer à la guerre ».
J’imagine combien cela doit être difficile. Nous étions si proches. Tu étais si proche de tes sœurs et de tes petits frères. Maintenant, tu penses certainement à nous et tu pries pour nous, comme je te l’ai demandé pendant tes funérailles. À présent, tu peux adresser tes demandes et tes prières pour tout le peuple d’Israël, et particulièrement pour ta famille. Tu as véritablement sacrifié ton corps : tu as quitté ton abri d’un bond pour secourir un blessé… Tu as le mérite de pouvoir réclamer, demander et prier pour que nous connaissions de la joie, pour que le peuple d’Israël connaisse le bien, et même demander la Délivrance.
Écoute, mon Binyamin, tu ne sais pas ce que l’on dit de toi. On t’appelle « le saint », car celui qui est tué en sanctifiant le Nom de Dieu est appelé saint. On ne dit plus : « Binyamin, le fils de… », mais : « Le rabbin Netanel, le père du saint Binyamin, que Dieu venge son sang. »
Maman dit que tu as dépassé tout le monde dans la file et que tu es arrivé directement à la place la plus élevée du paradis, où tu es bien. Je suis certain que tu y es bien, puisqu’il est écrit, à propos de ceux qui ont été mis à mort par les pouvoirs persécuteurs, qu’« aucune créature ne peut se tenir auprès d’eux ». Ce n’est pas seulement qu’on ne s’y tient pas : on ne peut pas s’y tenir. Mais tu sais certainement déjà tout cela.
Je voulais te raconter que des milliers et des milliers de personnes ont mis les téfilines en ton mérite. Lors des funérailles, j’avais demandé que l’on atteigne quinze mille mises de téfilines. Au moment où je t’écris, nous en sommes à sept mille deux cents. Nous avons organisé une campagne sur Charidy où, au lieu de donner de l’argent, chacun indique combien de mises de téfilines ont été accomplies.
Ah, et encore une chose : certaines personnes ont tout simplement commencé à mettre les téfilines. Si je te disais qui, tu ne me croirais pas… C’est un grand mérite, et tu continues ainsi à agir ici-bas.
Au fond, c’est vraiment difficile pour moi, pour maman, pour tous tes frères et sœurs. Mais une chose nous console : nous savons que c’est pour la sanctification du Nom de Dieu. Et pas seulement mourir en sanctifiant Son Nom : partir en sachant que cela pouvait arriver, et, en plus, sauver des Juifs. Mais je reconnais que cette consolation concerne l’âme. Ta présence physique nous manque. Tu nous manques…
J’ai compris cette phrase que je prononce dans la prière : « Ne lis pas “tes enfants”, mais “tes bâtisseurs”. » Jusqu’à présent, tu étais seulement mon fils. Mais depuis ce jour-là, tu me construis aussi : tu nous amènes, moi et toute la famille, à devenir meilleurs.
Une dernière chose pour aujourd’hui : tout cela m’a fait comprendre que je ne te connaissais pas vraiment. Nous avons entendu des dizaines de récits et de témoignages de tes amis, de tes commandants et de tes rabbins, et nous avons vraiment compris que nous ne savions pas qui tu étais.
Ils ont dit que tu ne te mettais jamais en colère, que tu ne te plaignais pas, que tu essayais toujours d’aider les autres. Tu sais ce qui est drôle ? Tant de jeunes sont venus pendant la chiva, les sept jours de deuil, en disant : « Je suis le meilleur ami de Binyamin. » Tu te rends compte ?
L’un disait que personne ne savait écouter aussi bien que toi. Un autre disait que tu savais apaiser, aider, conseiller. Certains racontaient que tu aimais étudier, ou simplement être à la synagogue. Un autre a raconté que tu veillais toujours à ce qu’on te réveille pour pouvoir participer au minyan, la prière en communauté.
Nous avons aussi entendu de beaux récits sur les moments difficiles que vous traversiez pendant les entraînements. Pour encourager et soutenir les autres, tu te mettais à chanter des mélodies de Habad, à raconter des histoires et à partager des enseignements du Rabbi. Écoute, je suis fier de toi, et je sens que je ne te connaissais pas assez bien.
Tu sais quoi ? Si seulement tous les parents comprenaient qu’ils ne connaissent peut-être pas vraiment leurs enfants ! Quand ceux-ci rentrent de la yéchiva, ils se relâchent un peu et ne montrent pas ce qu’ils sont réellement au fond d’eux-mêmes. Aujourd’hui, mon regard sur mes enfants a changé.
a) J’ai compris que chaque enfant est, au fond, une âme que le Saint béni soit-Il a choisi de faire descendre dans ce monde par l’intermédiaire de parents précis, et que chaque âme a une mission. Comme me l’a dit le Rabbi de Sadigora, venu nous consoler pendant la chiva : « Quel mérite avez-vous eu pour que le Saint béni soit-Il vous choisisse afin de faire descendre une âme qui accomplirait une telle sanctification de Son Nom et apporterait l’unité au sein du peuple ? »
Une âme possède une profondeur et une foi. Il faut croire en ses enfants et savoir que notre regard de parents est parfois étroit, concentré sur des aspects secondaires et des détails sans importance.
b) J’ai compris combien j’aime mes enfants, combien ils comptent pour moi, et combien il faut s’investir auprès d’eux sans limite : raconter des histoires de justes avant qu’ils s’endorment, et faire toutes ces autres choses pour lesquelles, parfois, nous n’avons plus de forces. Il faut mobiliser toute notre énergie pour les accomplir, car c’est notre investissement le plus important.
Nous avions publiés l’an dernier le récit du jour où Binyamin est tombé écrit par son père le rav Netanel Lev : https://jerusalem-info.com/2025/10/06/lettre-dun-pere-a-son-fils-tombe-le-7-octobre/
Une hazkara, soirée de commémoration à la mémoire de Binyamin Lev, se tiendra le jeudi 8 octobre 2026 à 20 h 30, à l’occasion du troisième anniversaire de sa mort. Elle aura lieu dans la salle de la synagogue « Beit Avraham », au 3, rue Yafé Rom, dans le quartier de Gilo à Jérusalem.
Binyamin Loeb est tombé au combat le 7 octobre à Kfar Aza.
Il est né à Aix-les-Bains et a partagé son enfance entre la France et Israël, au sein d’une famille profondément ancrée dans la tradition hassidique ‘Habad, son père étant Roch Kollel et l’un des rabbanim de ‘Habad à Yerres. Après son retour en Israël, Binyamin a étudié à la Yechiva de Tsfat avant de s’engager dans l’unité des parachutistes religieux, les Tsan’hanim ‘Haredim.
Le matin du 7 octobre, en mission, il s’est précipité pour secourir un soldat blessé et le mettre à l’abri, mais c’est à ce moment-là qu’il a été touché par deux balles tirées par un terroriste, avant de pouvoir rejoindre un centre médical.
Binyamin et un infirmier qui l’accompagnait ont échappé de peu à une tentative d’enlèvement par un terroriste de Gaza qui était déguisé en ambulancier et semblait inoffensif. Heureusement, grâce à la vigilance des soldats au point de controle en direction de Gaza, le véhicule a été stoppé et le terroriste arrêté.
Bien qu’il ne soit pas considéré comme un « ‘Hayal Boded » car il avait de la famille en Israël, une foule immense a assisté à ses funérailles, au point de provoquer la fermeture temporaire de la route 1 entre Jérusalem et Tel-Aviv.

